Acrimed sur Libération: le coup de gueule en guise d’explication

Depuis maintenant quinze ans, Acrimed critique le journalisme établi. Parmi ses cibles favorites, Libération, ainsi que Laurent Joffrin (dans ses fonctions de directeur de la rédaction du Nouvel Obs, puis de patron de Libération). La plupart du temps, c’est mérité. L’association pointe les erreurs du journal, de son directeur, dénonce les censures de chroniques (de Pierre Marcelle, notamment) ou les atteintes au droit du travail dont la responsabilité incombe à la direction de l’entreprise. Mais Acrimed en reste là. Au constat et au coup de gueule. Jamais elle ne produit un travail de compréhension des pratiques du journalisme.

Exemple avec le traitement de Wikileaks. Julien Salingue, de l’association, a découvert que Libération s’était comporté comme une « girouette » dans cette affaire. Dans une note publiée cette semaine, il écrit que le journal a d’abord donné l’impression de ne pas soutenir le site. Puis, il l’a franchement condamné, par l’intermédiaire de « philosophes » invités (voir ma note sur le sujet), avant de le soutenir de manière militante, en abritant un site miroir. Salingue cite longuement les articles parus dans Libé, qui sont effectivement contradictoires, et fait remarquer qu’il n’y a pas de ligne. « De l’hésitation au soutien revendiqué, quasi militant, en passant par une condamnation sans nuance, l’évolution de la ligne éditoriale de Libération sur l’affaire WikiLeaks a de quoi surprendre », résume-t-il. Avant de conclure sur une -fausse- question: « Démarche opportuniste ou saine prise de conscience ? Chacun appréciera. » L’alternative est fausse, car, à la lecture de cette note, le lecteur est surtout prié de conclure à la démarche opportuniste. Tout dans le raisonnement de Salingue vise à montrer que Libération s’est mis à défendre Wikileaks à partir du moment où le site s’est vu menacé dans son existence même (avec le lâchage des prestataires financiers du site).

Cette conclusion est exemplaire du monde vu par Acrimed. Un monde dans lequel les médias sont réduits à ce qu’ils écrivent, et où on peut se contenter d’être un lecteur (ou un spectateur) attentif pour critiquer leurs messages. Un monde de soupçon, donc, puisqu’on a décidé, une bonne foi pour toutes, qu’il n’entrerait pas dans le programme de l’association d’aller vérifier, de l’autre côté de la frontière du média, si les hypothèses explicatives formulées au contact de ces messages sont exactes ou non. Le problème de ce genre de démarche, c’est qu’elle aboutit le plus souvent à pas grand chose, et qu’elle se révèle surtout révélatrice des convictions (souvent non-dites) de son auteur.

Ainsi, dans le cas Wikileaks, pour que Salingue s’amuse des contradictions de la ligne du journal, il lui faut partir du principe que Libération est une entité homogène et structurée, avec un chef et une ligne éditoriale, dont les diverses manifestations s’expriment à travers des articles. Mais nulle part il ne cherche à montrer que Libération a, d’ordinaire, une ligne rédactionnelle. C’est évident, semble-t-il se dire. Pourtant, se serait-il contenter de procéder à une démarche exhaustive, en lisant régulièrement le journal, et en listant la « position » du journal sur de nombreuses controverses, qu’il se serait rendu compte que celle-ci était rarement définie dans la durée. Libération est un journal dans lequel peuvent cohabiter des éditoriaux réalisés par la direction de la rédaction et des analyses faites par des simples journalistes (ou des chefs de service) qui se contredisent. Un même sujet peut recevoir un traitement différent s’il est traité en pages Politique ou Economie. Et la ligne éditoriale d’un événement peut se voir contredite du jour au lendemain.

Qu’il me soit permis de donner un exemple ancien, et personnel. Lorsqu’en 2005, François Pinault a décidé de ne pas installer sa fondation sur l’Île Seguin, à Boulogne-Billancourt, prétextant des retards administratifs (et finalement choisir Venise), le journal a consacré sa une à l’événement, en confiant la réalisation au service Culture, qui a repris telle quelle l’explication fournie par le milliardaire collectionneur d’art (à lire ici). Au vu de ce traitement, critiqué en interne, le journal a consacré un nouvel événement, le lendemain, confié à plusieurs services (dont le service Economie auquel j’appartenais). Les articles (ici et ) ont alors relativisé l’explication donnée par l’homme d’affaires, pointant notamment des raisons financières. Au final, je ne sais pas l’impression qu’en ont retiré les lecteurs, mais le qualificatif de « girouette » était mérité!

Ce constat de l’absence de « ligne », n’importe quel lecteur au long cours peut donc le faire. On peut le traduire autrement d’ailleurs: en considérant que Libération est un journal pluraliste, qui ne donne pas une seule version d’un événement. Au risque, il est vrai, de confusion. Mais seule une enquête permettrait de comprendre pourquoi le journal fonctionne ainsi. A propos de l’affaire Wikileaks, une étude journalistique, via quelques coups de téléphone à des journalistes du quotidien, aurait permis de constater qu’il existe plusieurs tendances au sein de la rédaction (les pro et anti-Wikileaks). Avec une étude de terrain de quelques jours à l’intérieur du journal,  on aurait pu s’intéresser au processus de décision des unes et de la ligne du journal. Qui l’aurait effectué aurait vu que, pour la une des « philosophes » importait le choix des philosophes mêmes (et non celui des journalistes), et que l’enquête, pour être complète, aurait dû s’orienter sur la manière dont les philosophes anti-wikileaks se sont retrouvés invités à Libération et en position de décider de l’orientation de l’événement. Enfin, une étude sociologique, via un questionnaire adressé aux journalistes, aurait permis d’affiner les constats de terrain, et d’établir une grille d’analyse sur le positionnement de chaque salarié vis-à-vis de Wikileaks selon des critères précis: âge, opinions politiques, positionnement dans le « champ », etc. Sans peur d’anticiper sur ce travail, je dirais qu’on devrait trouver une opposition entre « vieux » journalistes appartenant à des services proches des milieux diplomatiques et « jeunes » membres du service Internet.

Pourquoi Salingue (et plus généralement Acrimed) ne s’intéressent pas à cela, c’est-à-dire au pourquoi des choses? Pourquoi n’enquêtent-ils pas? Je ne sais pas ce qu’en pense l’intéressé: son blog indique qu’il est doctorant en Sciences Politiques à l’Université Paris 8 et que ses recherches portent sur le mouvement national palestinien. J’imagine qu’il a dû être formé à l’enquête sociologique… Ce que je sais en revanche, c’est que, quand on interroge publiquement Henri Maler, le représentant le plus connu de l’association (comme sur Arrêt sur Image), il répond que  les membres d’Acrimed sont bénévoles, et qu’ils n’ont pas le temps de se lancer dans de telles enquêtes.

L’argument n’est pas valable. Envoyer un mail à un journaliste pour lui demander des explications sur son travail n’est pas une démarche qui prend beaucoup de temps. Passer quelques heures dans une rédaction n’est pas non plus une perte de temps pour quelqu’un capable, pendant plusieurs années, de militer pour la cause des médias (ce qui implique notamment de se déplacer dans toute la France pour animer des débats). Quant à rencontrer des journalistes, certains membres d’Acrimed le font bien. Et je peux en témoigner personnellement, puisque j’ai pu discuter avec des membres de l’association. Mais, à chaque fois, c’est moi qui avais pris l’initiative du contact, notamment après des notes d’Acrimed faisant référence à certains de mes articles.

Cet absence d’argument recevable laisse donc ouvert d’autres explications, moins avouables. Tout semble se passer comme si Acrimed refusait de se confronter au réel. Comme si ses membres refusaient d’entrer en contact avec des « vrais » journalistes par peur de se retrouver en contact de personnes plus complexes que leur déclinaison numérique ou de papier. Rencontrer quelqu’un, c’est effectivement prendre un risque: d’abord celui d’être séduit ou d’être sensible à ses arguments, et donc de devoir réviser ses convictions. Ce qui serait contre-productif pour une association dont l’objectif est, comme son nom l’indique, de critiquer les médias, pas de les louanger! Ensuite, se confronter physiquement à des personnes que l’on a critiqué nécessite un certain courage: on peut se se faire prendre à partie ou agressé verbalement, quand ce n’est pas physiquement. Autant de qualités qui ne semblent pas être partagées par les militants d’Acrimed.

Plus généralement, le refus de se confronter physiquement à la réalité du métier des journalistes rend vaine la démarche d’Acrimed. Pas celle d’origine, qui consistait à critiquer les médias -l’imprécation sans effet peut suffire, dans ce cas-là-, mais celle, plus ambitieuse, advenue ensuite: proposer des modèles alternatifs pour remplacer l’ordre médiatique existant. Comme indiqué ici, l’association réclame en effet la création « d’autres médias » plus démocratiques et moins liés aux logiques financières et actionnariales. L’idéal étant les médias associatifs. Mais, faute de s’intéresser à la manière dont  travaillent concrètement les journalistes actuels, l’association serait bien en peine d’indiquer comment les futurs professionnels d’un hypothétique monde des médias libéré des puissances de l’argent pourraient mieux travailler. Toutes ces questions pratico-pratiques sont laissées à plus tard. A un après « Grand soir » qui aurait fait survenir -miraculeusement?- ces médias alternatifs tant espérés. Pourtant, les conditions d’exercice du métier de journalisme sont loin de se réduire à leur inscription dans un univers capitaliste.  Et les défauts inhérents au métier (comme celui de ne pas avoir de ligne sur l’affaire Wikileaks…) auraient toujours la possibilité de se manifester.

Alors, Acrimed en serait réduit à regretter le bon temps où l’on pouvait se contenter de croire que Libération dit n’importe quoi parce que patron a été nommé par un actionnaire financier.

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De l’analyse en politique et des journalistes qui ne se voient pas regarder

Il y a dans le journalisme politique un exercice assez vain: l’analyse. Le « jus de crâne », selon le jargon anti-intellectuel pratiqué dans les écoles de journalisme (du moins quand j’y étais). Cela peut être très ennuyeux, à l’image d’une émission de la « La rumeur du Monde », sur France Culture, quand Jean-Marie Colombani et Jean-Claude Casanova pontifient. Ou bien distrayant, quand les journalistes ne se prennent pas au sérieux (sur I-télé par exemple), à la manière d’un « On refait le match » de Saccomano (si on aime le foot, ou la politique). La plupart du temps, le genre est surtout révélateur de la « course-de-chevauxisation » du journalisme politique (le « horse race journalism », décrit par les sociologues anglo-saxons) et de son engluement dans l’auto-référencialité.

Prenons les primaires du PS, et l’épisode de la candidature de Ségolène Royal. Difficile de trouver un commentaire positif de l’entrée en campagne de la présidente de Poitou-Charente. L’analyse qui domine, c’est, comme le titrait Le Monde il y a quelques jours, que la « machine à perdre » est enclenchée chez les socialistes. Pourquoi un tel consensus? Cette candidature était largement prévisible (même si son timing a surpris), et elle ne fait que traduire le début d’une campagne interne au sein du PS, dont l’aboutissement sera l’organisation de primaires et la désignation d’un candidat à l’élection présidentielle. A partir du moment où l’on autorise le débat et les candidatures multiples, on pouvait bien s’attendre à ce que cette opposition interne prenne forme…

La réponse, on va la trouver dans deux articles du Monde. Le premier, de Gérard Courtois, assume pleinement la métaphore chevaline. Intitulé « Grand prix de l’Elysée: cracks ou chevaux de retour », il part de la situation des trois principaux candidats aux présidentielles de 2007 (Sarkozy, Royal et Bayrou), désignés comme les cracks de la dernière élection, « qui s’ébrouent à l’approche du grand prix de l’Elysée 2012 », mais doivent « déjouer les pronostics », s’appuyant sur les mauvais sondages, « dont c’est peu dire qu’ils ne leur sont pas favorables et menacent de les transformer en chevaux de retour ». Mais son point de vue est plus général. Courtois veut parler du rôle de sondages dans la vie politique. Certes, concède-t-il, « une élection présidentielle n’est pas une course de chevaux » et « cela n’a guère de sens d’évaluer des intentions de vote dix-huit mois avant un scrutin, alors que les vrais candidats – et pas seulement les putatifs -, leurs programmes et leurs soutiens ne sont pas encore connus ». Pour autant, la « démocratie d’opinion » impose sa loi, « qu’on le veuille ou non » et dès aujourd’hui, les sondages « révèlent et donnent corps à des attentes, des désirs et, au bout du compte, des espoirs. Au point de faire émerger des candidatures a priori insolites ou improbables, et d’être de redoutables détecteurs de talents et d’énergies. » Et personne n’y résiste. Les « médias y trouvent la trame commode de la dramaturgie d’une campagne ». Quant aux candidats, ils ne « résistent » pas « à cette drogue, dure ou douce selon les cas, mais fréquemment hallucinogène, tant elle conduit à prendre ses désirs pour la réalité. »

Ainsi apparaît la première erreur de Ségolène Royal: espérer représenter son camp alors qu’elle ne possède pas de sondages favorables, et donc l’entraîner sûrement vers la défaite. Peu importe en effet les autres qualités qu’on lui prête (ou non): son expérience de la précédente campagne (sa victoire lors des primaires, sa défaite au deuxième tour), ses réalisations en tant présidente de Poitou-Charente, son ébauche de programme (« un projet de gauche et écologiste », selon son interview à la Nouvelle République), son caractère… Pour Courtois, qui se fait ici le porte-voix de toute la profession journalistique, seuls les sondages comptent. C’est comme ça, ajoute-t-il, et pas autrement. Et c’est presque tant mieux, semble-t-il dire. Comment comprendre en effet qu’un journaliste qui s’est fait une spécialité des commentaires de sondages, puis est passé par la direction de la rédaction du Monde -ce qui lui donnait les moyens de peser sur le traitement de l’information politique- n’ait pas cherché à procéder autrement s’il désapprouvait ces méthodes?

Le deuxième article (lien payant) se trouve aussi dans le Monde. Il est signé Sophie Landrin, et vise à comprendre comment les primaires sont « en passe de ruiner l’unité du parti  ». Pour cela, la journaliste utilise un argument a priori paradoxal: c’est parce que la procédure se déroule comme prévu, et que plusieurs candidats se déclarent, qu’il y a un risque d’éclatement. Selon elle, en effet, le système des primaires aurait été uniquement mis en place par la direction pour faire croire à un simulacre de compétition. « Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, les deux présidentiables soucieux de limiter la compétition » se sont en fait entendus « pour ne pas s’affronter aux primaires et se départager en amont, dans le secret de leur discussion. » Enfin, Aubry s’était rapprochée de Royal avec l’intention de l’inclure dans ce pacte. Projet qui a capoté avec la candidature de cette dernière.

Cette explication peut sembler objective. Elle est surtout révélatrice des valeurs d’un milieu journalistique qui estime naturel de procéder à la même analyse que les dirigeants politiques (ou que certains d’entre eux). En effet, que Martine Aubry, qui vient de voir ses intentions mises à mal, critique Royal, c’est normal. Mais pour que la journaliste aboutisse à la même conclusion, il lui faut quitter la voie de la neutralité journalistique. Ainsi, elle désigne comme seuls « présidentiables » Aubry et DSK, mais sans dire ce qui lui permet d’aboutir à un tel jugement (on peut cependant parier que les sondages n’y sont pas pour rien…). Elle n’imagine même pas que les primaires puissent faire émerger une nouvelle figure, alors que c’est justement leur rôle aux Etats-Unis. Ce que traduit son jugement des candidats déjà déclarés (notamment Manuel Valls et Arnaud Montebourg). Désignés comme « outsiders », ils doivent faire face à deux obstacles: ils « n’ont pas d’espace » et « toute tentative de différenciation de leur part est perçue comme autant de division ». Mais la journaliste se garde bien de dire qui ne leur accorde pas d’espace, et qui les juge comme potentiellement diviseur. Tout simplement parce que cela la conduirait à reconnaître que son analyse se mord la queue: ce sont les journalistes (dont elle-même) les responsables!

Et le pire est que Landrin ne se rend même pas compte qu’elle analyse la situation au PS avec les yeux de Martine Aubry. Son constat (ou sa dénonciation) d’un PS qui se déchire et va perdre, c’est au nom du militant qu’elle le fait. A la fin de son article, Landrin évoque « un parti au comble de la confusion, englué dans ce pacte à deux puis à trois, puis à deux, incompréhensible » et des « militants » qui « s’impatientent », avant de conclure: « Il est loin, le rêve américain ». Mais, qu’est-ce qui lui permet d’enrôler l’adhérent de base du PS dans son raisonnement? Nulle part, elle ne cite une étude, ou des propos de militants allant dans ce sens. Elle fait comme si il était évident que le militant, forcément innocent, ne veuille pas de guerre de chefs et soit opposé à une candidature Royal. Pourtant, une majorité importante des militants ont approuvé les primaires, et une moitié d’entre eux ont voté pour que Ségolène Royal soit élue première secrétaire. Et on peut même s’avancer à dire que nombre d’entre eux aiment le « débat interne ». Les déchirement au sein du PS, ce n’est pas vraiment une nouveauté: cela ne fait pas partie de sa culture!

Le problème de Landrin, et celui de tous les journalistes politiques qui prétendent faire une analyse objective d’une situation, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que la réalité qu’ils décrivent n’existerait pas sans eux. Que, sans médias, la vie politique ne se déroulerait pas ainsi, voire même pas du tout. Que, contrairement à d’autres pans de la vie sociale (comme l’éducation, l’économie, la vie associative…), dans lesquelles un journaliste peut prétendre à une forme de regard extérieur, la vie politique est un monde dans lequel la place des journalistes est institutionnalisée. Ainsi, si une entreprise fait des conférences de presse tous les trimestres et organise une fois par an un voyage de presse, un professionnel de la politique est quotidiennement en relation avec les journalistes (à la salle des quatre colonnes à l’Assemblée nationale, via des conférences de presse, à des meetings, lors de débats télévisés ou d’interviews radiophoniques). Parce que son véritable objectif, c’est d’être en contact avec les électeurs, et que seul les médias lui permettent de les toucher aussi facilement.

En tant qu’observateurs, les journalistes se retrouvent donc à écrire sur des politiques qui savent être regardés, voire même qui désirent être regardés et n’agissent qu’en fonction de cela. Ne pas en rendre compte reviendrait à oublier un élément prépondérant de la réalité. Mais comment le mentionner?  Dans le cadre d’un reportage sur un « déplacement de terrain », c’est facile: il suffit d’indiquer (ou de montrer) la présence d’une « meute de caméras ». Ainsi se révèle au spectateur un double message: untel est allé à tel endroit et a fait ceci, mais il l’a fait pour que cela soit su de vous. Dans le cadre d’une analyse, il faudrait s’inclure dans l’analyse: c’est-à-dire se montrer en train de regarder la vie politique, ce qui implique de parler à la première personne du singulier. Pour ne jamais oublier, comme Landrin, que l’espace d’un candidat c’est avant tout l’espace qu’elle lui donne, elle.

Et s’il vient à l’esprit des journalistes la conscience de leur propre responsabilité, peut-être pourront-ils passer à l’étape supérieure. Qui consiste à réfléchir aux modes d’action susceptibles de transformer la réalité. Au lieu de se réfugier dans une attitude complètement cynique sur le mode du « c’est déplorable, mais savourons ce désastre » (posture adoptée peu ou prou par Courtois, quand il se fait à la fois critique et spectateur ravi de la sondomanie addictive de la classe médiatico-politique). Continuer à se lamenter sur le fonctionnement de la vie politique, alors qu’on admet avoir une part de responsabilité, est difficilement tenable d’un point de vue argumentatif.

Une fois cette prise de conscience partagée, il serait alors possible de réfléchir en terme de « ligne rédactionnelle ». C’est-à-dire en choisissant consciemment de traiter ou non d’informations dont on estime qu’elles sont importantes, en soi, pour la collectivité, ou pour la vie démocratique. Et non pas juste pour ne pas encourir le reproche d’avoir commis un ratage journalistique, en n’écrivant pas ce qu’écrivent les concurrents. Il fût un temps pas si lointain où Le Monde se refusait à commander des sondages, par crainte de légitimer la transformation de la vie politique en « horse race ». Le journal du soir a évolué dans le sens d’une acceptation pleine et entière des sondages, mais il pourrait le faire à l’avenir dans un autre sens.

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Roudinesco et Eco contre Wikileaks: misère de la « philosophie » sur le journalisme

Comme chaque année, Libé a confié son édition du jour à des « philosophes ». Cela peut être intéressant. Mais cela peut aussi donner un résultat confondant, comme ce qui s’est passé jeudi. Pour parler de Wikileaks, le journal a donné la parole à Elisabeth Roudinesco et Umberto Eco (qui ne sont pas, à proprement parler, des philosophes, mais peu importe…) ainsi qu’à Françoise Gaillard et Jean-Claude Monod. Les trois premiers se sont servis de cette tribune pour dire tout le mal qu’ils pensaient du site d’information, et de fait du journalisme de révélation en général. Avec des arguments faux et délirants.

Comme le note Daniel Schneidermann dans son billet de jeudi (ici), il y a deux manières de critiquer l’opération Wikileaks. Soit affirmer « qu’il ne fallait pas dire », soit qu’on « savait déjà ». Pour Roudinesco et Eco, c’est simple, les deux vont ensemble. « Les secrets révélés ne sont rien d’autre que ce que l’on sait déjà » écrit la première, tout en ajoutant que « les milliers de courriers, mails et échanges auraient dû demeurer secrets jusqu’à l’ouverture des archives par des historiens ». Pour le deuxième, « Les «extraordinaires» révélations américaines sur les habitudes sexuelles de Berlusconi ne font que rapporter ce qui depuis des mois pouvait se lire dans n’importe quel journal ». Et de s’inquiéter: « Comment un pouvoir qui n’a plus la possibilité de conserver ses propres secrets peut-il tenir? »

Premier problème, l’argument « on savait déjà » est en fait faux. On apprend des choses grâce aux fuites de Wikileaks. Sur la politique française notamment. La double page du Monde sur les relations de l’équipe de Sarkozy avec l’ambassade américaine avant son élection montre que le pamphlet d’Eric Besson (quand il était socialiste) sur Sarkozy l’américain était en-dessous de la réalité. L’article sur les négociations pour la libération de Clotilde Reiss montre comment la diplomatie française a menti sur l’implication de la Syrie.

Deuxième problème, pour arriver à la conclusion qu’il ne fallait pas dévoiler ces informations, les deux utilisent leurs propres « travaux », qui n’ont rien à voir avec le journalisme, et dérapent. Ainsi, Eco compare wikileaks aux « publications ésotériques » qui ne « publient que des nouvelles déjà connues », et ce par « paresse ». Une allusion à son ouvrage, « le pendule de Foucault », qui se moque des croyances à la Da Vinci Code (de manière prospective puisque l’ouvrage de Dan Brown est paru bien après). Mais il n’y a rien d’ésotérique dans des informations sur la politique étrangère américaine.

Quant à l’historienne et psychanalyste, elle, tente de délégitimer la démarche du site, en utilisant son « art »: elle fait un portrait de Jullian Assange, comme fils d’une mère qui « l’aime » (sous-entendue qui n’a donc pas résolu son OEdipe), et comme gourou auteur de « machinations » et entouré de « disciples ». Un reproche qui peut être fait à n’importe quel représentant d’une association, dont un membre démissionne.

Mais ce qui est plus gênant, c’est la vision du journalisme qui est véhiculée par ces deux penseurs. En dénonçant la divulgation de secrets d’Etat par Wikileaks -assimilée à « une dictature de la transparence » par Roudinesco-, ils laissent penser que la presse écrite, elle, ne s’adonne pas à cette honteuse tâche consistant à enquêter sur le pouvoir, et à publier des informations non autorisées en ayant recours à des sources secrètes. C’est naturellement faux, mais cela a un effet: légitimer en retour une presse qui se contente de reproduire la parole officielle des autorités.

Selon Roudinesco, en effet, contribuer à la transparence des pouvoirs publics, c’est permettre que « toutes sortes de discours délirants » se déguisent « en énoncés rationnels », comme le « négationnisme », « le complotisme », et la « divulgations de rumeurs ». La psychanalyste, qui se rapproche dangereusement du point Godwin, explique, sans rire, que les « hackers » de Wikileaks « sont des pirates surdoués » se prenant « pour les nouveaux Robin des bois d’un altermondialisme pour le moins suspect, consistant à faire croire à leurs internautes que tous les Etats du monde auraient organisé un vaste complot visant à asservir les pauvres citoyens ».

Eco estime, lui, qu’avec la publication des télégrammes diplomatiques par Wikileaks, le « rapport de contrôle » devient « circulaire »: « Le pouvoir contrôle chaque citoyen, mais chaque citoyen, ou du moins le hacker – élu comme vengeur du citoyen -, peut connaître tous les secrets du pouvoir. » Enfin, Françoise Gaillard résume la pensée des deux autres « philosophes » en annonçant doctement que Wikileaks nourrit la paranoïa car « la révélation d’informations jusque là cachées devient dans les esprits la forme subtile et perverse que prend à l’heure d’Internet et des blogs le grand complot ».

Tous ces arguments relèvent du grand guignol. Et ils sont dignes de propos de comptoirs, pas de la réflexion de philosophes.

Divulguer des informations a toujours été le rôle de la presse, et pas forcément avec des méthodes légales. Les journalistes qui publient des articles sur des procédures judiciaires en cours se font d’ailleurs régulièrement reprocher un recel de viol du secret de l’instruction. Et cela n’implique pas d’adhérer à une vision complotiste du pouvoir. Quant aux révélations de Wikileaks, si elles sont bien réelles, elles ne suffisent pas, à elles seules, à tout savoir des secrets des grands de ce monde.

Le journalisme de révélation a donc encore de l’avenir devant lui. Dans la vieille presse écrite, ou sur Internet.

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Un spam de Rue 89 révélateur de l’échec de la presse en ligne

Hier, j’ai reçu dans ma boîte mail un spam signé Rue 89 Information, me proposant de « définir et mettre en oeuvre la stratégie « applications mobiles de (mon) entreprise » via un séminaire en ligne, le 14 décembre prochain. De 15h à 16h, je pourrais, contre 79 euros, bénéficier de « 10 recommandations de pro pour créer des applications efficaces » grâce à l’expertise de Thomas Duc (développeur pour Rue 89). Le séminaire est animé par Philippe Couve (journaliste et chargé de mission à Rue 89 Formation). Naturellement, je n’irais pas, et si je me fais le relais de cette invitation, c’est qu’elle constitue selon moi le symbole de l’échec économique, et de l’échec tout court, de la presse en ligne.

Le cas de Rue 89 est emblématique. Créé en 2007 par des anciens de Libération, le site se voulait le chantre de la « révolution de l’information » et promettait une « info à trois voix » (journalistes, experts, et internautes). Une expérience citoyenne, donc, qui devait être financée par la publicité. Et voila qu’il en est réduit à faire de la retape pour des formations bidon (que vais-je apprendre en seulement une heure?).

De fait, un rapide coup d’oeil sur le bilan de Rue 89, visible , montre une situation financière passée catastrophique: en 2008 et 2009, l’entreprise a perdu plus de 500 000 euros par an, pour un chiffre d’affaires de moins de 700 000 euros. Le modèle économique a dû être revu. Rue 89 a fait de la « prestation de service », en montant des sites Internet d’autres entreprises, s’est lancé dans la formation continue, et publie un mensuel en kiosque. En attendant, pour ne pas couler, le site a dépensé l’argent apporté par les fondateurs et a fait appel à de nouveaux actionnaires.

Selon Pierre Haski, le PDG, l’équilibre financier pourrait être trouvé en 2011 (il le dit ici). Pourquoi pas, mais à quel prix? Si pour survivre, un site d’information s’en sort en recourant à d’autres activités que le journalisme, on entre dans des logiques économiques qui risquent de détruire l’ambition journalistique. Ainsi, plus les activités annexes constituent une part importante du chiffre d’affaires, plus l’indépendance est menacée. Malgré toutes les chartes de déontologie du monde et les proclamations d’indépendance, les journalistes ne sont pas incités à enquêter sur une entreprise ou une institution publique avec qui sa propre entreprise est en relation. Par exemple, je n’ai pas vu sur Rue 89 d’enquête sur le conseil général de l’Hérault, dont le site a été élaboré par Rue 89.

Ce qui est désespérant dans l’histoire de Rue 89, c’est qu’elle ne fait qu’illustrer la condition des autres sites en ligne, et de la presse écrite en général, malgré des modèles économiques différents. Sur le net, Mediapart fait payer ses lecteurs, et perd 2 millions d’euros par an. Backchich, qui fait payer une partie de son site et dispose d’une version papier, a déposé son bilan une fois et continue à perdre de l’argent. Ces pertes ne sont pas dues à des dépenses extravagantes ni à une abondance de journalistes. A Rue 89, on revendique une vingtaine de salariés, à Backchich 15 CDI, et à Mediapart 25 journalistes.

Ainsi, le nouveau modèle journalistique censé remplacer la presse écrite moribonde ne fonctionne pas. Et même s’il fonctionne un jour, jamais il ne sera en mesure de rassembler des rédactions aussi importantes que celles de la presse quotidienne nationale (plus de 500 journalistes pour le Monde à la belle époque). Ce journalisme en petit comité ne veut pas dire forcément mauvais journalisme, mais impossibilité de couvrir la réalité de la société dans toutes ses composantes. Il faut faire des choix et des impasses qui ne sont pas forcément justifiés autrement que par la personnalité du journaliste qu’on a embauché. Ainsi, Mediapart s’est spécialisé dans l’investigation sur les groupes du CAC 40 parce qu’il dispose deux des meilleurs journalistes de ce domaine (Laurent Mauduit et Martine Orange), qui se sont formés au Monde. Malgré le lancement d’un site spécialisé dans l’économie (Eco 89), Rue 89 est en revanche inexistant dans ce domaine. Et si, par exemple, on cherche des informations sur la religion, ou sur la vie interne des syndicats, ce n’est pas ni ici ni là qu’il faut aller.

Il y a bien une autre solution pour couvrir tout le spectre de l’actualité, c’est de recourir à des journalistes généralistes et de les faire passer d’un sujet à l’autre. Mais on a alors affaire à un journalisme qui, par faute de temps et de connaissance, se contente de recopier les communiqués des uns et des autres. Bref, à un journalisme qui n’apporte aucune expertise, qui se contente d’amplifier les modes du moment et est facilement manipulable par des sources (entreprises, pouvoirs publics…) qui, elles, sont très bien organisées.

Pour autant, je ne veux pas défendre ici le modèle de la presse quotidienne payante qui court, depuis dix ans, de plans de licenciement en recapitalisations, derrière un équilibre financier inatteignable. Simplement, ce n’est pas du côté de la presse en ligne que se trouve la solution.

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Pulvar, le off du président et les journalistes porcs-épics

La semaine dernière, deux affaires ont particulièrement agité les journalistes, puisque cela les concerne au premier chef: le débarquement d’Audrey Pulvar de son poste à I-Télé pour cause de compagnonnage avec Arnaud Montebourg et le off de Sarkozy à Lisbonne. Dans chaque affaire, le débat traverse la profession. Il y a ceux qui pensent qu’il ne fallait pas briser le off parce « la règle » de ce dispositif est claire : « les propos ne peuvent pas être reproduits » (Arnaud Leparmentier, du Monde et du Sarko-tour, en première réaction, ici), ceux qui l’ont fait et le justifient par le fait que des extraits étaient déjà sortis (David Dufresne pour Libération, ).

Il y a ceux qui sont contre l’éviction de Pulvar (Claire Chazal, ici), il y a l’intéressée qui adopte une position alambiquée (en disant « accepter » la décision, mais en affirmant être une femme libre, capable de penser différemment de son compagnon, ), et il y a la direction qui affirme que « c’est une mesure de prudence, d’éthique et de déontologie» (à lire ). A noter que la profession politique s’est aussi mobilisée pour dénoncer l’éviction de la présentatrice.

Selon moi, ces deux affaires se ressemblent. Elles interrogent toutes les deux les pratiques journalistiques dans leurs rapports avec leurs « sources », et plus particulièrement avec le monde politique. Elles permettent de confronter les idéaux d’une profession, ses objectifs déclarés, à ses pratiques réelles, et ceci sous les yeux d’un jury particulièrement féroce: le public. Chaque « camp » intervient dans le débat, les politiques, les journalistes et les simples citoyens, mais souvent avec des présupposés qui nécessitent d’être explicités et dépassés.

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