Depuis maintenant quinze ans, Acrimed critique le journalisme établi. Parmi ses cibles favorites, Libération, ainsi que Laurent Joffrin (dans ses fonctions de directeur de la rédaction du Nouvel Obs, puis de patron de Libération). La plupart du temps, c’est mérité. L’association pointe les erreurs du journal, de son directeur, dénonce les censures de chroniques (de Pierre Marcelle, notamment) ou les atteintes au droit du travail dont la responsabilité incombe à la direction de l’entreprise. Mais Acrimed en reste là. Au constat et au coup de gueule. Jamais elle ne produit un travail de compréhension des pratiques du journalisme.
Exemple avec le traitement de Wikileaks. Julien Salingue, de l’association, a découvert que Libération s’était comporté comme une « girouette » dans cette affaire. Dans une note publiée cette semaine, il écrit que le journal a d’abord donné l’impression de ne pas soutenir le site. Puis, il l’a franchement condamné, par l’intermédiaire de « philosophes » invités (voir ma note sur le sujet), avant de le soutenir de manière militante, en abritant un site miroir. Salingue cite longuement les articles parus dans Libé, qui sont effectivement contradictoires, et fait remarquer qu’il n’y a pas de ligne. « De l’hésitation au soutien revendiqué, quasi militant, en passant par une condamnation sans nuance, l’évolution de la ligne éditoriale de Libération sur l’affaire WikiLeaks a de quoi surprendre », résume-t-il. Avant de conclure sur une -fausse- question: « Démarche opportuniste ou saine prise de conscience ? Chacun appréciera. » L’alternative est fausse, car, à la lecture de cette note, le lecteur est surtout prié de conclure à la démarche opportuniste. Tout dans le raisonnement de Salingue vise à montrer que Libération s’est mis à défendre Wikileaks à partir du moment où le site s’est vu menacé dans son existence même (avec le lâchage des prestataires financiers du site).
Cette conclusion est exemplaire du monde vu par Acrimed. Un monde dans lequel les médias sont réduits à ce qu’ils écrivent, et où on peut se contenter d’être un lecteur (ou un spectateur) attentif pour critiquer leurs messages. Un monde de soupçon, donc, puisqu’on a décidé, une bonne foi pour toutes, qu’il n’entrerait pas dans le programme de l’association d’aller vérifier, de l’autre côté de la frontière du média, si les hypothèses explicatives formulées au contact de ces messages sont exactes ou non. Le problème de ce genre de démarche, c’est qu’elle aboutit le plus souvent à pas grand chose, et qu’elle se révèle surtout révélatrice des convictions (souvent non-dites) de son auteur.
Ainsi, dans le cas Wikileaks, pour que Salingue s’amuse des contradictions de la ligne du journal, il lui faut partir du principe que Libération est une entité homogène et structurée, avec un chef et une ligne éditoriale, dont les diverses manifestations s’expriment à travers des articles. Mais nulle part il ne cherche à montrer que Libération a, d’ordinaire, une ligne rédactionnelle. C’est évident, semble-t-il se dire. Pourtant, se serait-il contenter de procéder à une démarche exhaustive, en lisant régulièrement le journal, et en listant la « position » du journal sur de nombreuses controverses, qu’il se serait rendu compte que celle-ci était rarement définie dans la durée. Libération est un journal dans lequel peuvent cohabiter des éditoriaux réalisés par la direction de la rédaction et des analyses faites par des simples journalistes (ou des chefs de service) qui se contredisent. Un même sujet peut recevoir un traitement différent s’il est traité en pages Politique ou Economie. Et la ligne éditoriale d’un événement peut se voir contredite du jour au lendemain.
Qu’il me soit permis de donner un exemple ancien, et personnel. Lorsqu’en 2005, François Pinault a décidé de ne pas installer sa fondation sur l’Île Seguin, à Boulogne-Billancourt, prétextant des retards administratifs (et finalement choisir Venise), le journal a consacré sa une à l’événement, en confiant la réalisation au service Culture, qui a repris telle quelle l’explication fournie par le milliardaire collectionneur d’art (à lire ici). Au vu de ce traitement, critiqué en interne, le journal a consacré un nouvel événement, le lendemain, confié à plusieurs services (dont le service Economie auquel j’appartenais). Les articles (ici et là) ont alors relativisé l’explication donnée par l’homme d’affaires, pointant notamment des raisons financières. Au final, je ne sais pas l’impression qu’en ont retiré les lecteurs, mais le qualificatif de « girouette » était mérité!
Ce constat de l’absence de « ligne », n’importe quel lecteur au long cours peut donc le faire. On peut le traduire autrement d’ailleurs: en considérant que Libération est un journal pluraliste, qui ne donne pas une seule version d’un événement. Au risque, il est vrai, de confusion. Mais seule une enquête permettrait de comprendre pourquoi le journal fonctionne ainsi. A propos de l’affaire Wikileaks, une étude journalistique, via quelques coups de téléphone à des journalistes du quotidien, aurait permis de constater qu’il existe plusieurs tendances au sein de la rédaction (les pro et anti-Wikileaks). Avec une étude de terrain de quelques jours à l’intérieur du journal, on aurait pu s’intéresser au processus de décision des unes et de la ligne du journal. Qui l’aurait effectué aurait vu que, pour la une des « philosophes » importait le choix des philosophes mêmes (et non celui des journalistes), et que l’enquête, pour être complète, aurait dû s’orienter sur la manière dont les philosophes anti-wikileaks se sont retrouvés invités à Libération et en position de décider de l’orientation de l’événement. Enfin, une étude sociologique, via un questionnaire adressé aux journalistes, aurait permis d’affiner les constats de terrain, et d’établir une grille d’analyse sur le positionnement de chaque salarié vis-à-vis de Wikileaks selon des critères précis: âge, opinions politiques, positionnement dans le « champ », etc. Sans peur d’anticiper sur ce travail, je dirais qu’on devrait trouver une opposition entre « vieux » journalistes appartenant à des services proches des milieux diplomatiques et « jeunes » membres du service Internet.
Pourquoi Salingue (et plus généralement Acrimed) ne s’intéressent pas à cela, c’est-à-dire au pourquoi des choses? Pourquoi n’enquêtent-ils pas? Je ne sais pas ce qu’en pense l’intéressé: son blog indique qu’il est doctorant en Sciences Politiques à l’Université Paris 8 et que ses recherches portent sur le mouvement national palestinien. J’imagine qu’il a dû être formé à l’enquête sociologique… Ce que je sais en revanche, c’est que, quand on interroge publiquement Henri Maler, le représentant le plus connu de l’association (comme sur Arrêt sur Image), il répond que les membres d’Acrimed sont bénévoles, et qu’ils n’ont pas le temps de se lancer dans de telles enquêtes.
L’argument n’est pas valable. Envoyer un mail à un journaliste pour lui demander des explications sur son travail n’est pas une démarche qui prend beaucoup de temps. Passer quelques heures dans une rédaction n’est pas non plus une perte de temps pour quelqu’un capable, pendant plusieurs années, de militer pour la cause des médias (ce qui implique notamment de se déplacer dans toute la France pour animer des débats). Quant à rencontrer des journalistes, certains membres d’Acrimed le font bien. Et je peux en témoigner personnellement, puisque j’ai pu discuter avec des membres de l’association. Mais, à chaque fois, c’est moi qui avais pris l’initiative du contact, notamment après des notes d’Acrimed faisant référence à certains de mes articles.
Cet absence d’argument recevable laisse donc ouvert d’autres explications, moins avouables. Tout semble se passer comme si Acrimed refusait de se confronter au réel. Comme si ses membres refusaient d’entrer en contact avec des « vrais » journalistes par peur de se retrouver en contact de personnes plus complexes que leur déclinaison numérique ou de papier. Rencontrer quelqu’un, c’est effectivement prendre un risque: d’abord celui d’être séduit ou d’être sensible à ses arguments, et donc de devoir réviser ses convictions. Ce qui serait contre-productif pour une association dont l’objectif est, comme son nom l’indique, de critiquer les médias, pas de les louanger! Ensuite, se confronter physiquement à des personnes que l’on a critiqué nécessite un certain courage: on peut se se faire prendre à partie ou agressé verbalement, quand ce n’est pas physiquement. Autant de qualités qui ne semblent pas être partagées par les militants d’Acrimed.
Plus généralement, le refus de se confronter physiquement à la réalité du métier des journalistes rend vaine la démarche d’Acrimed. Pas celle d’origine, qui consistait à critiquer les médias -l’imprécation sans effet peut suffire, dans ce cas-là-, mais celle, plus ambitieuse, advenue ensuite: proposer des modèles alternatifs pour remplacer l’ordre médiatique existant. Comme indiqué ici, l’association réclame en effet la création « d’autres médias » plus démocratiques et moins liés aux logiques financières et actionnariales. L’idéal étant les médias associatifs. Mais, faute de s’intéresser à la manière dont travaillent concrètement les journalistes actuels, l’association serait bien en peine d’indiquer comment les futurs professionnels d’un hypothétique monde des médias libéré des puissances de l’argent pourraient mieux travailler. Toutes ces questions pratico-pratiques sont laissées à plus tard. A un après « Grand soir » qui aurait fait survenir -miraculeusement?- ces médias alternatifs tant espérés. Pourtant, les conditions d’exercice du métier de journalisme sont loin de se réduire à leur inscription dans un univers capitaliste. Et les défauts inhérents au métier (comme celui de ne pas avoir de ligne sur l’affaire Wikileaks…) auraient toujours la possibilité de se manifester.
Alors, Acrimed en serait réduit à regretter le bon temps où l’on pouvait se contenter de croire que Libération dit n’importe quoi parce que patron a été nommé par un actionnaire financier.