De l’analyse en politique et des journalistes qui ne se voient pas regarder

Il y a dans le journalisme politique un exercice assez vain: l’analyse. Le « jus de crâne », selon le jargon anti-intellectuel pratiqué dans les écoles de journalisme (du moins quand j’y étais). Cela peut être très ennuyeux, à l’image d’une émission de la « La rumeur du Monde », sur France Culture, quand Jean-Marie Colombani et Jean-Claude Casanova pontifient. Ou bien distrayant, quand les journalistes ne se prennent pas au sérieux (sur I-télé par exemple), à la manière d’un « On refait le match » de Saccomano (si on aime le foot, ou la politique). La plupart du temps, le genre est surtout révélateur de la « course-de-chevauxisation » du journalisme politique (le « horse race journalism », décrit par les sociologues anglo-saxons) et de son engluement dans l’auto-référencialité.

Prenons les primaires du PS, et l’épisode de la candidature de Ségolène Royal. Difficile de trouver un commentaire positif de l’entrée en campagne de la présidente de Poitou-Charente. L’analyse qui domine, c’est, comme le titrait Le Monde il y a quelques jours, que la « machine à perdre » est enclenchée chez les socialistes. Pourquoi un tel consensus? Cette candidature était largement prévisible (même si son timing a surpris), et elle ne fait que traduire le début d’une campagne interne au sein du PS, dont l’aboutissement sera l’organisation de primaires et la désignation d’un candidat à l’élection présidentielle. A partir du moment où l’on autorise le débat et les candidatures multiples, on pouvait bien s’attendre à ce que cette opposition interne prenne forme…

La réponse, on va la trouver dans deux articles du Monde. Le premier, de Gérard Courtois, assume pleinement la métaphore chevaline. Intitulé « Grand prix de l’Elysée: cracks ou chevaux de retour », il part de la situation des trois principaux candidats aux présidentielles de 2007 (Sarkozy, Royal et Bayrou), désignés comme les cracks de la dernière élection, « qui s’ébrouent à l’approche du grand prix de l’Elysée 2012 », mais doivent « déjouer les pronostics », s’appuyant sur les mauvais sondages, « dont c’est peu dire qu’ils ne leur sont pas favorables et menacent de les transformer en chevaux de retour ». Mais son point de vue est plus général. Courtois veut parler du rôle de sondages dans la vie politique. Certes, concède-t-il, « une élection présidentielle n’est pas une course de chevaux » et « cela n’a guère de sens d’évaluer des intentions de vote dix-huit mois avant un scrutin, alors que les vrais candidats – et pas seulement les putatifs -, leurs programmes et leurs soutiens ne sont pas encore connus ». Pour autant, la « démocratie d’opinion » impose sa loi, « qu’on le veuille ou non » et dès aujourd’hui, les sondages « révèlent et donnent corps à des attentes, des désirs et, au bout du compte, des espoirs. Au point de faire émerger des candidatures a priori insolites ou improbables, et d’être de redoutables détecteurs de talents et d’énergies. » Et personne n’y résiste. Les « médias y trouvent la trame commode de la dramaturgie d’une campagne ». Quant aux candidats, ils ne « résistent » pas « à cette drogue, dure ou douce selon les cas, mais fréquemment hallucinogène, tant elle conduit à prendre ses désirs pour la réalité. »

Ainsi apparaît la première erreur de Ségolène Royal: espérer représenter son camp alors qu’elle ne possède pas de sondages favorables, et donc l’entraîner sûrement vers la défaite. Peu importe en effet les autres qualités qu’on lui prête (ou non): son expérience de la précédente campagne (sa victoire lors des primaires, sa défaite au deuxième tour), ses réalisations en tant présidente de Poitou-Charente, son ébauche de programme (« un projet de gauche et écologiste », selon son interview à la Nouvelle République), son caractère… Pour Courtois, qui se fait ici le porte-voix de toute la profession journalistique, seuls les sondages comptent. C’est comme ça, ajoute-t-il, et pas autrement. Et c’est presque tant mieux, semble-t-il dire. Comment comprendre en effet qu’un journaliste qui s’est fait une spécialité des commentaires de sondages, puis est passé par la direction de la rédaction du Monde -ce qui lui donnait les moyens de peser sur le traitement de l’information politique- n’ait pas cherché à procéder autrement s’il désapprouvait ces méthodes?

Le deuxième article (lien payant) se trouve aussi dans le Monde. Il est signé Sophie Landrin, et vise à comprendre comment les primaires sont « en passe de ruiner l’unité du parti  ». Pour cela, la journaliste utilise un argument a priori paradoxal: c’est parce que la procédure se déroule comme prévu, et que plusieurs candidats se déclarent, qu’il y a un risque d’éclatement. Selon elle, en effet, le système des primaires aurait été uniquement mis en place par la direction pour faire croire à un simulacre de compétition. « Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn, les deux présidentiables soucieux de limiter la compétition » se sont en fait entendus « pour ne pas s’affronter aux primaires et se départager en amont, dans le secret de leur discussion. » Enfin, Aubry s’était rapprochée de Royal avec l’intention de l’inclure dans ce pacte. Projet qui a capoté avec la candidature de cette dernière.

Cette explication peut sembler objective. Elle est surtout révélatrice des valeurs d’un milieu journalistique qui estime naturel de procéder à la même analyse que les dirigeants politiques (ou que certains d’entre eux). En effet, que Martine Aubry, qui vient de voir ses intentions mises à mal, critique Royal, c’est normal. Mais pour que la journaliste aboutisse à la même conclusion, il lui faut quitter la voie de la neutralité journalistique. Ainsi, elle désigne comme seuls « présidentiables » Aubry et DSK, mais sans dire ce qui lui permet d’aboutir à un tel jugement (on peut cependant parier que les sondages n’y sont pas pour rien…). Elle n’imagine même pas que les primaires puissent faire émerger une nouvelle figure, alors que c’est justement leur rôle aux Etats-Unis. Ce que traduit son jugement des candidats déjà déclarés (notamment Manuel Valls et Arnaud Montebourg). Désignés comme « outsiders », ils doivent faire face à deux obstacles: ils « n’ont pas d’espace » et « toute tentative de différenciation de leur part est perçue comme autant de division ». Mais la journaliste se garde bien de dire qui ne leur accorde pas d’espace, et qui les juge comme potentiellement diviseur. Tout simplement parce que cela la conduirait à reconnaître que son analyse se mord la queue: ce sont les journalistes (dont elle-même) les responsables!

Et le pire est que Landrin ne se rend même pas compte qu’elle analyse la situation au PS avec les yeux de Martine Aubry. Son constat (ou sa dénonciation) d’un PS qui se déchire et va perdre, c’est au nom du militant qu’elle le fait. A la fin de son article, Landrin évoque « un parti au comble de la confusion, englué dans ce pacte à deux puis à trois, puis à deux, incompréhensible » et des « militants » qui « s’impatientent », avant de conclure: « Il est loin, le rêve américain ». Mais, qu’est-ce qui lui permet d’enrôler l’adhérent de base du PS dans son raisonnement? Nulle part, elle ne cite une étude, ou des propos de militants allant dans ce sens. Elle fait comme si il était évident que le militant, forcément innocent, ne veuille pas de guerre de chefs et soit opposé à une candidature Royal. Pourtant, une majorité importante des militants ont approuvé les primaires, et une moitié d’entre eux ont voté pour que Ségolène Royal soit élue première secrétaire. Et on peut même s’avancer à dire que nombre d’entre eux aiment le « débat interne ». Les déchirement au sein du PS, ce n’est pas vraiment une nouveauté: cela ne fait pas partie de sa culture!

Le problème de Landrin, et celui de tous les journalistes politiques qui prétendent faire une analyse objective d’une situation, c’est qu’ils ne se rendent pas compte que la réalité qu’ils décrivent n’existerait pas sans eux. Que, sans médias, la vie politique ne se déroulerait pas ainsi, voire même pas du tout. Que, contrairement à d’autres pans de la vie sociale (comme l’éducation, l’économie, la vie associative…), dans lesquelles un journaliste peut prétendre à une forme de regard extérieur, la vie politique est un monde dans lequel la place des journalistes est institutionnalisée. Ainsi, si une entreprise fait des conférences de presse tous les trimestres et organise une fois par an un voyage de presse, un professionnel de la politique est quotidiennement en relation avec les journalistes (à la salle des quatre colonnes à l’Assemblée nationale, via des conférences de presse, à des meetings, lors de débats télévisés ou d’interviews radiophoniques). Parce que son véritable objectif, c’est d’être en contact avec les électeurs, et que seul les médias lui permettent de les toucher aussi facilement.

En tant qu’observateurs, les journalistes se retrouvent donc à écrire sur des politiques qui savent être regardés, voire même qui désirent être regardés et n’agissent qu’en fonction de cela. Ne pas en rendre compte reviendrait à oublier un élément prépondérant de la réalité. Mais comment le mentionner?  Dans le cadre d’un reportage sur un « déplacement de terrain », c’est facile: il suffit d’indiquer (ou de montrer) la présence d’une « meute de caméras ». Ainsi se révèle au spectateur un double message: untel est allé à tel endroit et a fait ceci, mais il l’a fait pour que cela soit su de vous. Dans le cadre d’une analyse, il faudrait s’inclure dans l’analyse: c’est-à-dire se montrer en train de regarder la vie politique, ce qui implique de parler à la première personne du singulier. Pour ne jamais oublier, comme Landrin, que l’espace d’un candidat c’est avant tout l’espace qu’elle lui donne, elle.

Et s’il vient à l’esprit des journalistes la conscience de leur propre responsabilité, peut-être pourront-ils passer à l’étape supérieure. Qui consiste à réfléchir aux modes d’action susceptibles de transformer la réalité. Au lieu de se réfugier dans une attitude complètement cynique sur le mode du « c’est déplorable, mais savourons ce désastre » (posture adoptée peu ou prou par Courtois, quand il se fait à la fois critique et spectateur ravi de la sondomanie addictive de la classe médiatico-politique). Continuer à se lamenter sur le fonctionnement de la vie politique, alors qu’on admet avoir une part de responsabilité, est difficilement tenable d’un point de vue argumentatif.

Une fois cette prise de conscience partagée, il serait alors possible de réfléchir en terme de « ligne rédactionnelle ». C’est-à-dire en choisissant consciemment de traiter ou non d’informations dont on estime qu’elles sont importantes, en soi, pour la collectivité, ou pour la vie démocratique. Et non pas juste pour ne pas encourir le reproche d’avoir commis un ratage journalistique, en n’écrivant pas ce qu’écrivent les concurrents. Il fût un temps pas si lointain où Le Monde se refusait à commander des sondages, par crainte de légitimer la transformation de la vie politique en « horse race ». Le journal du soir a évolué dans le sens d’une acceptation pleine et entière des sondages, mais il pourrait le faire à l’avenir dans un autre sens.

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One Response to De l’analyse en politique et des journalistes qui ne se voient pas regarder

  1. Nicolas D says:

    Pour lire de temps à autre la presse étrangère, j’ai le sentiment que la France est le pays (ou l’un des pays) où la presse perçoit le plus la politique comme une course de chevaux, tout en accordant une place finalement réduite à sa finalité, à savoir l’élaboration des lois. Bien sûr, la presse éco ou les journalistes spécialisés vont suivre les débats et les prises de position de chacun. Et on a, de temps à autre, un focus sur la gestion concrète des collectivités locales. Mais ce n’est pas grand-chose par rapport au jeu des pronostics et à la pseudo-para-semi-analyse des stratégies de chaque écurie. Pourquoi? parce que l’un est difficile, et l’autre facile et sympa. Quel rédacteur en chef ou éditorialiste a encore envie de se coltiner le suivi fastidieux de la « vraie » politique, cad les dossiers? Le journaliste politique, lui, est pris dans un tourbillon et n’a, de toute façon, pas le temps de tout connaître, donc il va souvent au plus simple. Je caricature mais à peine… D’autant que ces papiers répondent à une vraie demande. Car de manière symétrique, quel lecteur a envie de se coltiner le suivi fastidieux…

    Le problème, c’est que poussée à l’extrème – par exemple, être obsédé par la campagne présidentielle 18 à 24 mois avant -, cette approche devient malsaine. D’abord, il s’agit comme vous le soulignez d’une sorte de journalisme virtuel. Ensuite, elle détourne l’objet même de la presse qui est d’informer le public sur la réalité. Je suis, par exemple, étonné de voir sortir ces derniers jours une série d’articles sur l’incroyable retard français en matière d’énergies renouvelables, comme si on le découvrait aujourd’hui. Or, c’est une réalité depuis pas mal d’années mais elle est restée cantonnée (à quelques exceptions près) aux seuls articles du spécialiste environnement des journaux que le rédac chef et l’éditorialiste ne lisent jamais tellement ils les jugent ennuyeux. C’est plus sympa de parler en termes imprécis du Grenelle et du poids de Borloo dans le gouvernement.

    Je rêve d’un journal télévisé (je reconnais qu’ils sont pire de ce point de vu que la presse écrite qui a de la place pour développer un tas de sujets) où, pendant des semaines, il n’y aurait pas un sujet de politique électorale (stratégie de parti, commentaire sans intérêt de tel ou tel, etc.) : ce serait comme une cure de désintoxication. Il faudrait considérer que ce qui s’est dit dans l’hémicycle est plus important que ce qui se dit dans la salle des quatre colonnes… Ca donnerait plus de temps pour informer les spectateurs et, en plus, ça remettrait un peu les politiques à leur place. A trop les juger sur leurs capacités machiavéliques, on ne leur rend pas forcément service non plus.
    Excellent blog que je découvre!

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